Le documentaire au Québec : un cinéma qui mérite plus de reconnaissance

Mis à jour : juin 15

En 2020, le Québec a été choyé en termes de film, malgré une année difficile pour le milieu cinématographique au travers de la pandémie. Un des films les plus mentionnés de l’année est Les Rose, un documentaire historique réalisé par Félix Rose. Ce film a pu en impressionner plusieurs avec son sujet marquant et personnel, alors que le film plonge dans la Crise d’Octobre avec un travail impressionnant au montage des archives, soutenu par des entrevues touchantes avec des proches du réalisateur.


Sa reconnaissance importante au sein du public et des critiques peut en faire réfléchir plusieurs sur la place du documentaire dans le cinéma populaire au Québec. Est-ce que le documentaire reçoit assez de reconnaissance ? Et comment est-ce que la perception envers ce genre cinématographique a pu changer au travers de la culture québécoise ?


Les débuts du cinéma québécois


Lorsque le septième art a commencé à être pratiqué au Québec, autour de 1910, les cinéastes tournaient uniquement du documentaire. Toutefois, leurs œuvres étaient surtout considérées comme des films publicitaires. On alloue donc la naissance de la pratique du documentaire dans la province à Maurice Proulx, qui a réalisé plus de 50 films en 30 ans, incluant le premier documentaire sonore au Canada (En pays neuf, 1934). À l’époque, les documentaires étaient généralement commandés par le gouvernement et l’Église ; pour cette raison, les cinéastes se devaient d’exploiter des thèmes qui mettaient en valeur la religion et la société rurale.


L’influence de l’ONF


Actif depuis 1939, l’Office national du film du Canada est un organisme soutenu par le gouvernement qui permet la production cinématographique. Dans ses débuts, on remarque un manque évident à l’équipe de production de personnels francophones. Ce vide est comblé en seulement quelques années, grâce à plusieurs initiatives entamées afin de créer un équilibre respectable qui encourage la production de films en français. L’ONF permettait une production importante de documentaires, ceux-ci variant en sujets, mais rapportant souvent sur l’identité franco-canadienne. Ce genre de films permettaient donc à la société de se reconnaître et de ressentir une appréciation pour les cinéastes qui se luttent pour la production francophone.


L’arrivée du cinéma direct


Malgré le fait que les documentaires de l’époque étaient un outil qui servait à imposer une idéologie de conservation sur la population, l’ensemble des œuvres de Proulx et des autres cinéastes de l’époque a pu en inspirer plusieurs. L’idée de documenter la réalité et le quotidien des Québécois a permis d’alimenter la créativité des cinéastes d’ici, jusqu’à en a permettre les débuts du cinéma direct. Ce mouvement important des années 60 s’est principalement développé à l’ONF et est, encore aujourd’hui, reconnu comme l’un des plus cruciaux dans la culture cinématographique québécoise. C’est à cette époque que Michel Brault et Gilles Groulx ont commencé à réaliser, notamment avec leur film Les Raquetteurs en 1958, qui reste l’un des courts métrages documentaires les plus reconnus au Québec. Ces deux cinéastes sont d’ailleurs aujourd’hui considérés comme étant deux des plus grands réalisateurs pour la culture cinématographique d’ici grâce à leur impact sur la croissance sur ce nouveau genre d’œuvres fictionnelles.


Le cinéma direct était largement inspiré du documentaire par sa technique et par sa réflexion sur la réalité, mais ses œuvres appartenaient à la fiction. Rien n’empêchait les réalisateurs d’écrire et de mettre en scène des histoires au travers desquelles les Québécois pouvaient s’y reconnaître. Le premier long métrage de fiction de Gilles Groulx, Le Chat dans le sac (1964), a su résonner chez les artistes grâce à son dialogue réaliste par les idées et valeurs transmises et grâce à sa technique observatrice à la caméra, qui aide le spectateur à se rapprocher des personnages qui sont, dans le cas de ce film, presque des sujets.


Le cinéma direct était vu comme un cinéma en évolution, qui pouvait facilement se réinventer selon l’exploration des cinéastes. Cette constante réinvention gardait toujours cette idée de vouloir représenter les Québécois et refléter de façon loyale la réalité et les valeurs du peuple ou de certains groupes.

Le Chat dans le sac, Gilles Groulx (1964)

Source : Office national du film du Canada (ONF)


L’impact du cinéma direct sur le documentaire


Le passage du documentaire au mouvement du direct a permis une transition fluide pour les cinéastes vers la fiction. Au cours des prochaines décennies, le cinéma d’ici s’est grandement industrialisé, faisant place à des films beaucoup plus commerciaux. L’intérêt pour le cinéma d’auteur s’est tranquillement dissipé. Est-ce que cette transition dans l’industrie cinématographique au Québec a pu influencer l’appréciation (ou peut-être plus son manque) du documentaire aux yeux des amateurs de cinéma ? Il est assez difficile de répondre à cette question ; il est certain que plusieurs facteurs ont influencé la perception de l’industrie depuis les dernières décennies. Mais le cinéma direct a peut-être habitué les générations qui le succèdent à se tourner vers la fiction, délaissant alors le documentaire malgré sa fidélité au réel. D'un autre point de vue, ce mouvement cinématographique a peut-être permis au cinéma de fiction de trouver une sensibilité qui touche les québécois même au travers d’un cinéma plus de divertissement.


La renaissance du documentaire


Au courant des années 80, le documentaire perd sa valeur dans le domaine du cinéma ; on ne priorise que les reportages et les documentaristes se doivent de faire des films scénarisés pour que leurs projets prennent vie. Afin de s’adapter à cette réalité, les auteurs de documentaires réalisent leurs œuvres comme des films de fiction. Ils prennent des caractéristiques esthétiques et narratives propres au cinéma populaire et se les approprient lors de la création.


Les développements technologiques permettent, à partir des années 90, la production de documentaires de façon indépendante. La vidéo numérique rend le processus de création plus facile, donnant donc l’opportunité aux cinéastes de faire des œuvres d’auteurs, surtout grâce à l’ONF.


L’importance du documentaire au Québec


Le documentaire est essentiel à la culture du domaine cinématographique du Québec. Il est essentiel à l’industrie par sa façon honnête de représenter des histoires et par son engagement à respecter le discours du réel au travers de la création. Cependant, il semble avoir perdu un peu de valeur au sein de l’industrie, alors que la fiction domine depuis si longtemps sur le marché.


Ce n’est pas les talents et la volonté de la relève cinématographique qui manquent au cinéma documentaire d’ici ; Terne Chave, un court-métrage documentaire présenté dans le cadre du Festival Émergence, en est la preuve alors que le film a remporté le Grand prix du jury de notre deuxième édition.

Terne Chave, Jean-Christophe Diaque et Alexandre Pépin (2020)


En appréciant et soutenant les documentaires, on démontre un intérêt pour voir différentes réalités représentées de façon fidèle à l’écran. Encourager les documentaires d’ici, c’est aussi encourager les futurs cinéastes qui ont des idées ; ceux qui ont le désir d’exposer différents types de problèmes sous une lentille parfois sensible, choquante et osée, dans le but d’enrichir notre savoir et nous sensibiliser à différents sujets.



Voici quelques recommandations de l’équipe du Festival Émergence pour ceux qui désirent se familiariser avec le documentaire québécois :

  • Jouer sa vie réalisé par Gilles Carle et Camille Coudari (1982)

  • Alphée des étoiles réalisé par Hugo Latulippe (2012)

  • La fin des terres réalisé par Loïc Darses (2019)

  • Errance sans retour réalisé par Mélanie Carrier, Olivier Higgins (2020)

  • Ainsi soient-elles réalisé par Maxime Faure, présentement en salle (2021)

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